15/10/2018
Mis à jour le : 29/10/2018

La place des sciences sociales dans les projets de renouvellement urbain.

Par : Alexandra Borsari
Exposition photographique et sonore dans l’espace public en Seine-Saint-Denis
© AnthropoLinks

« Au début, raconte Aurélie Druguet, de par notre expertise et nos expériences de terrain, nous pensions trouver notre place dans les dynamiques de concertation. Aujourd'hui, ce n'est plus notre positionnement. » 
« Cela fait plus de 10 ans que nous travaillons dans le cadre de projets de développement territorial visant à lutter contre la précarité, à renforcer les capacités des populations les plus marginalisées et à adapter les politiques publiques et les actions privées aux pratiques, usages et besoins locaux. Notre approche est résolument tournée vers la recherche dans le sens où nous travaillons à améliorer l’inclusion et la participation de tous les acteurs représentatifs d’un territoire dans la définition et la mise en œuvre d’un projet. C’est donc naturellement que nous avons été appelées à participer à des concertations, plus particulièrement dans le cadre de la rénovation urbaine. Mais nous avons vite déchanté. Les formats actuels de la concertation sont excluants et renforcent la légitimité de ceux qui sont déjà omniprésents dans les dynamiques de territoire. »

 

Passer par l'individu pour retrouver le chemin d'une démocratie représentative.

Sous prétexte de mettre en place une démocratie participative, les fondements de la démocratie représentative sont souvent oubliés. La concertation et la participation ne sont vues que par le prisme du collectif. Le format collectif dans les démarches de concertation est privilégié car il permet d’atteindre une solution d’intérêt général. Mais comment l’intérêt général peut-il être atteint sans représentativité ? Dans le cadre de projets de territoire, la mobilisation des habitants est presque toujours  insuffisante, voire inexistante, que ce soit lors de réunions publiques, d’ateliers en groupes, dans le cadre de conseils de quartiers ou de conseils citoyens. Et quand les habitants participent, ce sont généralement toujours les mêmes : ceux qui ont l’habitude de s’exprimer et qui savent aller trouver les élus et autres acteurs pour faire connaître leur point de vue.

Les freins à la participation à des processus collectifs sont connus : un manque d’intérêt ou bien une désillusion quant à ces dispositifs de concertation à pouvoir répondre à un intérêt individuel et à un problème concret, l’exclusion sociale ressentie par certains, un sentiment d’incompétence et d’illégitimité. Il est à présent reconnu que pour favoriser la participation, il faut agir sur la cohésion sociale, sur la revalorisation de l’image d’un quartier et de ses habitants, sur le pouvoir d’agir.

Dans le cadre des concertations classiques, la reconnaissance d'une certaine expertise des habitants est positive, mais elle s'accompagne souvent d'une méprise sur celle des sciences sociales. Pourtant celles-ci, et plus spécifiquement l’anthropologie, sont fondées sur la reconnaissance des savoirs et savoir-faire des groupes qu’elles étudient. Ce sont les habitants qui savent mais pour que leur savoir soit formulable et appréhendable, une traduction est nécessaire, d’autant plus que nous savons, notamment depuis les travaux de Pierre Bourdieu, que les personnes ne revendiquent que ce à quoi elles pensent pouvoir accéder. Un besoin n’est pas naturel, il est construit socialement. L’approche en sciences sociales a ainsi pour intérêt de chercher à dépasser le simple discours et favoriser l’expression des attentes informulées.

Mais les parts de financement allouées aux sciences sociales sont toujours réduites par rapport aux autres spécialités, surtout lorsque ces dernières sont considérées comme étant techniques. C’est une approche techniciste de la concertation qui se développe et la multiplication des casquettes des acteurs de la concertation pose la question du conflit d’intérêt et de l’impartialité. "Il y a un problème de légitimité, tout le monde pense savoir faire et c'est de pire en pire". Puisque le principal outil des sciences sociales reste le langage et l'éternelle reformulation des questionnements, nombreux sont ceux qui pensent qu 'il est facile de faire oeuvre d'anthropologue ou de sociologue. Pourtant ce sont des années d'apprentissage et de pratique qui permettent d’avoir conscience des jeux de pouvoir et d'appartenance qui nous façonnent tous, d’expliciter les besoins et les pratiques au-delà du simple discours.

Co-réalisation d’enquêtes sur la vie de la cité Gaston Roulaud à Drancy avec les jeunes du quartier
(©AnthropoLinks)

Partir des individus pour aller vers du collectif

Aurélie Druguet insiste sur l’intérêt de l'approche anthropologique qui fait réapparaître l'individu et sa place dans un territoire donné et dans le groupe. Avec ses entretiens approfondis et sa tradition d'immersion, l'anthropologie met les acteurs d'un terrain d'étude au premier plan pour décrire avec eux la nature des liens qui les unissent à leur territoire, aux divers groupes sociaux qu'ils traversent et auxquels ils participent.  S’intéresser aux individus permet de prendre en compte la diversité des avis, des besoins et des attentes, des représentations, des usages et des pratiques et viser la représentativité des publics sans exposer la personne au regard des autres qui peut impressionner. Cette approche permet également aux personnes de se familiariser avec le processus de concertation. Elle renforce leur intérêt, leur confiance et leur sentiment de légitimité à apporter leur expertise, et donc permet de renforcer le pouvoir d’agir. L'anthropologie fait dialoguer les discours des individus : « le discours individuel doit être mis en débat pour aboutir à une solution d'intérêt général », pour parvenir à une mise en action avec des habitants de cette expérience livrée par des habitants.

Aujourd'hui, AnthropoLinks développe des approches en recherche participative, permettant à la fois de donner une place aux sciences sociales tout en favorisant une enquête et des productions sur un mode ascendant, permettant aux habitants de renforcer leur pouvoir d’agir et de maîtriser leur environnement. Les équipes sont adaptées à chaque projet pour accompagner ou mettre en place des recherches et des actions sur, dans et avec les territoires et leurs habitants, pour favoriser l’expérimentation, l’innovation et répondre aux spécificités de chaque projet.

 

Cela passe par la mise en place de démarches moins institutionnalisées, plus conviviales et créatives, visant à faire travailler les acteurs locaux sur du concret, leur permettre de visualiser leurs apports ou de se mettre à la place de l’autre. « Le faire » produit davantage de connaissances et d’effets sur les individus en termes d’appropriation du projet, d’émancipation et de valorisation de l’expertise individuelle. Il peut passer par la réalisation d’un diagnostic partagé, d’une co-production des enquêtes, de projets culturels, visualisation (ce qui peut être vu dans l’espace aide beaucoup à mobiliser : préfigurations, installations éphémères, projets artistiques dans l’espace public, maquettes, etc).

 

Parmi les études en cours,  AnthropoLinks mène un travail de valorisation des mémoires et des histoires de vie des habitants de la Cité Gaston-Roulaud à Drancy (93700). Cette étude utilise la co-réalisation d'une vidéo et d'un parcours sonore. En Normandie, dans la petite ville de Brionne, la coopérative AnthropoLinks participe à un projet collectif expérimental sur 3 ans visant à développer de nouveaux modèles de développement et d’urbanisme s'appuyant sur les liens des habitants avec le paysage et l'environnement, et sur la participation réelle de ces derniers à la définition et construction du projet de ville, selon une approche artistique et par l’élaboration de nouvelles méthodes de travail collaboratif, et continue de batailler pour faire coïncider le temps de l'expertise et le temps des Hommes.

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