Chapitre : 4

Alexandra Borsari 15/11/2018 - 10:10

Le chanvre: le béton de plante !

Gatichanvre
Chapitre 4
Redonner à l’ancien son lustre d’antan de manière écologique et performante sans se ruiner, voilà l’une des promesses de la filière chanvre.

Introduction à l’art du chanvre

Pour ce premier article d’une série consacrée au chanvre, le focus est mis sur le bâti ancien et sur une entreprise du Sud de l’Ile-de-France : Gâtichanvre.

Du respect pour les vieux…murs !

Qu’il est dommage pour Delphin Pallu, technico-commercial et premier employé de Gâtichanvre, de rénover avec de la laine de verre ou du ciment. Pour rénover en respectant les propriétés des murs en pierre, à commencer par leur dimension perspirante, il faut éviter de piéger l’humidité dans le mur, comme le ferait le ciment par exemple : « l’idée est d’avoir un mélange qui vient s’accorder parfaitement avec le support existant. On va utiliser la chaux pour ses différentes vertus. Cela permet aussi de résister au feu. On la mélange avec de la chènevotte, la partie boisée, ligneuse de la plante : cette partie centrale qui, après défibrage, est récupérée. La chènevotte est très absorbante, elle double de volume au contact de l’eau très rapidement et peut absorber jusqu’à 6 fois son volume. » Ce mélange est un béton biosourcé : de la chaux et un agrégat. La chaux est privilégiée pour ses vertus perspirantes : elle permet la circulation de flux d’air et empêche la vapeur d’eau de s’installer. Ce béton convient parfaitement à du bâti ancien en pierre mais peut aussi fonctionner avec de la brique. Le joint, ou liant pour assembler les pierres, est souvent un mélange à base de chaux ou de terre voire de paille : « on assemblait les murs avec ce qu’on avait sous la main. L’idée c’est de continuer avec des matériaux qui sont compatibles. »

Le savoir-faire de Gâtichanvre

Basée dans le Gâtinais, à l’ouest de la Forêt de Fontainebleau à Prunay-sur-Essonne (91720), Gâtichanvre regroupe des acteurs du chanvre, de la production de semences et de la culture à la transformation pour le bâtiment, mais aussi pour d’autres usages comme les cosmétiques. Aujourd’hui, Gâtichanvre est client et fournisseur de la CAVAC, en Vendée, à qui l’entreprise fournit de la paille brute et achète des produits transformés (laines de chanvre, chènevotte, paillis et litière). A partir de la fin 2017, tous ces produits, exceptées les laines de chanvre, seront produits sur place. Gâtichanvre met en relation maîtres d’ouvrage ( privés ou publics) et maîtres d’oeuvre, entreprises du bâtiment et artisans spécialisés. Ces artisans sont formés par le Parc Naturel Régional du Gâtinais Français et fournissent des garanties décennales. Ils ne font pas partie de l’entreprise Gâtichanvre mais fonctionnent en réseau avec elle par le biais de l’association Chanvre Avenir : association locale qui regroupe des producteurs de chanvre et différents acteurs de la construction. Gâtichanvre dispose également de machines spécifiques disponibles en location permettant aux artisans d’avancer plus rapidement sur leurs chantiers. Deux machines peuvent aider à produire du béton de chanvre et à l’appliquer sur un mur : « on est en mesure de louer la machine avec un accompagnement : on apporte la machine sur le chantier, l’accompagnateur la met en route et réalise les dosages. La question des dosages est fondamentale en fonction des applications et des machines. » A titre d’exemple, « un artisan qui fait à la main un mur de 2.7m de haut par 5m de large va y passer 2 à 3 jours contre quelques heures avec la machine. »

Des maisons 4 saisons, respirantes et qui se bonifient avec le temps

Le gain ne concerne pas seulement le temps d’application : avec les machines, les mélanges sont plus secs et sèchent donc plus vite. Il est alors possible de mettre plus de chènevotte et moins de chaux : « à épaisseur équivalente, on est plus isolant ». Le séchage est d’environ 1 cm par jour. Sur une vieille maison en pierre, ce sont 8 cm au total par exemple qu’il faudra appliquer : l’ensemble sera sec au toucher en 8 à 10 jours. Mais l’optimum de l’isolation ne sera obtenu qu’au bout de 2 ans : après 2 hivers et 2 étés. Pas besoin cependant d’attendre autant pour s’installer dans ces maisons vivantes : il est tout à fait possible de s’installer un mois après l’application de l’enduit de finition. Delphin Pallu insiste sur ce temps de séchage : « un béton qui perspire est plus long à sécher qu’un béton avec prise rapide » Cela donne « une isolation qui va fonctionner l’hiver, ce que fait à peu près tout le monde, mais également l’été ». Grâce à l’inertie, la température va rester fraîche, ce qui n’est pas un moindre avantage avec la multiplication des épisodes de fortes chaleurs.

Chantier Gâtichanvre sur une habitation de 150m² au sol sur 2 niveaux.
Rénovation globale achevée en août 2017.
Isolation par l’intérieur : Murs rejointoyés à la chaux.
Isolation au sol : terre battue à l’origine, dalle chaux et billes d’argile sur laquelle on peut monter de la tomette, du parquet ou du carrelage.
Isolation toiture : laine de chanvre sous toiture. Sur les parties des combles perdues : isolation chaux et chènevotte sèche (chènevotte en vrac entre les solives avec un peu de chaux pour éviter d’éventuels rongeurs et champignons).
Sur les 2 fois 150m² au sol, au total env 400m² de murs : enduit chaux et chanvre sur une épaisseur de 7 cm et ensuite 1 cm d’enduit pour la finition : chaux et sable.
Choix d’une isolation par l’intérieur car une isolation par l’extérieur est soumise aux aléas climatiques (s’il pleut : le chantier s’arrête) et est donc plus coûteuse. Une fois que l’enduit chaux chanvre est posé, il faut le recouvrir rapidement : les contraintes de temps sont plus importantes. Et en fonction de la hauteurs des murs, il faut parfois monter des échafaudages, ce qui augmente encore le coût global.

Pour aller plus loin :http://www.karibati.fr/mediatheque/ressources-par-filiere/ 

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Alexandra Borsari est chercheuse-associée en anthropologie (i3-CoDesign Lab, Télécom ParisTech) et membre d’Anthropik. Chercheuse nomade, elle mène, depuis avril 2017, une exploration sociétale, politique et technique du nomadisme avec du prototypage d'habitat mobile autonome. Son expérience est présentée ici : www.alexandraborsari.org