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Quand les biotechnologies fertilisent les sommets urbains !

Alexandra Borsari 

Les initiatives de cultures urbaines sur toit se multiplient. Et l'idée est pertinente. Pourquoi perdre de l'espace là où il manque ? Pourquoi ne pas verdir des zones délaissées et rendre les villes plus résilientes, plus autonomes, plus aimables et agréables également, ce qui n'est pas le moindre des avantages de l'agriculture urbaine ? Mais cette agriculture est-elle durable et saine ? Et que dit-elle de l'évolution des villes ?

 

De l'air !

Respirer l'air pur, prendre un bol d'air, manger de bons produits du terroir… Tout cela évoque, à tort ou à raison, la campagne. Pourtant, il adviendra peut-être un temps où les urbains n'auront plus à s'approvisionner à l'extérieur pour se nourrir avec des produits de qualité. Les fermes urbaines, au pied des immeubles, verticales ou sur les toits, vont probablement se développer. Le concept semble tout du moins « tendance », c'est-à-dire socialement désirable car valorisant, même si l'environnement de nombreuses villes est parfois très loin d'offrir des espaces de verdure au grand air. Pourtant, du point de vue de la pollution, une production agricole urbaine n'est pas toujours moins bénéfique qu'une production rurale. En termes d'exposition, l'emploi de pesticides dans les zones de grandes cultures n'est peut-être pas moins nocif que la pollution automobile des métropoles. Certaines campagnes sont ainsi fortement polluées par des substances pour certaines interdites depuis longtemps mais toujours présentes dans l'environnement comme l'atrazine. Qu'en est-il de la pollution de l'air ? A condition d'aller vers les hauteurs, l'air des métropoles serait bien plus sain qu'il n'y paraît, affirme Louise Doulliet, cofondatrice de la start up Aéromate qui cultive des aromatiques et autres plantes comestibles en hydroponie sur les toits. L'entreprise a effectué des tests en 2016 dans le 7e arrondissement de Paris : « il n'y a pas de polluants sur les toits. Les métaux lourds s'arrêtent aux 3e et 4e étages. Plus on monte, moins on est exposé à des polluants »

L'idée de départ de la start up « d'utiliser les toits inaccessibles au public puis fonctionner avec des amap ou autres associations de quartier » s'est donc révélée bien plus intéressante qu'une simple opération de valorisation d'espaces inutilisés. Sur les toits, « il n'y a aucune serre et aucune filtration d'air », ce qui simplifie la démarche. Et sans pollution, la production profite d'un air sain en pleine métropole. Il suffisait de s'élever dans les hauteurs. Le nom de l'entreprise rappelle également ce projet : aero-mate ou le camarade aérien. Au départ, les startupers voulaient créer des espaces de consommation de jus frais sur les toits. Pour l'instant, le projet a été réorienté pour se concentrer sur de la production.

Cultiver avec de l'air

Ou presque. L'hydroponie permet d'apporter directement les nutriments aux plantes en se passant de terre. Ce mode de culture est non seulement très économe en eau (« 90 % d'eau économisés grâce à un circuit en boucle ») mais il a aussi pour avantage une moindre absorption, ce qui limite l'impact d'une éventuelle pollution et évite toute destruction par des ravageurs. Aérienne à tout point de vue, l'hydroponie sur les hauteurs est également légère : moins de 100kg par m², un poids plume qui lui ouvre les toitures les plus délicates.

Viser juste : frugalité des moyens, petitesse et proximité

La volonté de cultiver en milieu urbain des fondateurs d'Aéromate est aussi le fruit de leur expérience de gourmets contrariés : « on aime cuisiner mais il est difficile d'avoir la bonne quantité d'aromates. Ils sont souvent vendus en trop grandes quantités. On en perd ! L'idée était d'acheter moins pour ne pas gâcher. » Cultiver sans pollution au plus près des consommateurs en mettant à profit les plus petites surfaces aériennes : la démarche d'Aéromate est ainsi non seulement bonne pour la santé mais aussi pour l'environnement. À un détail près cependant : « il faut réfléchir aux nutriments utilisés qui souvent ne sont pas très écologiques. Il faut, par exemple, valoriser les déchets en nutriments. » Pour cela, comme pour sa création, Aéromate bénéficie du soutien de Sup’Biotech dont sont issus deux des trois fondateurs (le troisième vient d'AgroParistech). Au mois de mars 2017, leur objectif était de s'installer sur un toit et de vendre en priorité dans le bâtiment puis dans les restaurants alentours. Lauréats des Parisculteurs, ils bénéficient de trois toits pour un total de 1200m² dans les 12e, 2e et 3e arrondissements de la capitale. En 2017, ils cherchent à valider leur projet avant d'embaucher en 2018 pour passer à l'étape suivante si l'expérimentation est concluante.

Les villes sont-elles transformées par ces fermes urbaines ou est-ce le rapport à la terre et aux périphéries qui s'en trouve bouleversé ? Le succès de ces entreprises peut se comprendre du fait des multiples avantages procurés par ce type de culture, surtout quand il s'agit d'expériences aériennes sans pollution et sans conflit d'occupation puisque les espaces étaient délaissés. Mais il s'agit probablement avant tout d'un déplacement des imaginaires : la culture hors sol évoque l'agriculture industrielle produisant des produits fades et standardisés à moindre coût pour le consommateur mais chers en termes d'énergie, de pollution tout en imposant des conditions de travail difficiles à des employés parfois eux aussi hors sol car loin de chez eux et en situation de grande vulnérabilité.

Mais ce rapprochement est-il fréquent ? Il semble que le caractère techniquement complexe de l'hydroponie et son image d'innovation la préserve de la comparaison. Pourtant, l'agriculture sans terre… quel paradoxe mais aussi quel beau programme pour penser des modes de production plus frugaux et moins consommateurs de ressources, à condition de déjouer également les pièges sociaux liés à l'ancrage dans des métropoles dynamiques ne reflétant pas toujours la diversité des populations. Si les fermes urbaines participent d'une transformation des villes, les fermes aériennes apportent une solution économique en ressources qui mériterait de sortir des zones urbaines pour fertiliser les axes de communication par exemple mais aussi les habitats individuels des périphéries sans empiéter sur les cultures déjà en place mais en instillant plus de diversité dans les modes de relation à la terre.

Les biotechnologies au service de la ville

Si l'intérêt des biotechnologies est facilement identifiable dans la santé et l'agroalimentaire, d'autres secteurs peuvent en bénéficier comme l'urbanisme. L'approche smart city est la preuve, selon Vanessa Proux, directrice générale de Sup’Biotech, que « les biotechnologies peuvent s'ouvrir à l'urbanisme »4. Les micro algues pour les bâtiments, les murs végétalisés ou encore la démarche d'Aéromate et des autres fermes urbaines en sont autant d'exemples. Vanessa Proux, qui insiste sur la pluralité des approches développées dans son école, rappelle que le biomimétisme en est l'un des axes porteurs : à la fois comme « thème d'enseignement et thème d'initiation aux projets ». Cela permet d'avoir une vision transverse des biotechnologies en favorisant la  « valorisation de tout le monde vivant : ce qu'on voit et qu'on ne voit pas. Par exemple, les biomolécules comme les sucres. Il faut s'inspirer du vivant par des approches biomimétiques et des approches qui s'en détachent. »


Le hub smart city répond à l’ambition de réunir dans un même espace les réflexions, les expérimentations et les réalisations faites  pour répondre aux enjeux de la smart city.


Alexandra Borsari, auteur de cet article est chercheuse-associée en anthropologie (i3-CoDesign Lab, Télécom ParisTech) et membre d’Anthropik. Chercheuse nomade, elle entame une exploration sociétale, politique et technique du nomadisme avec du prototypage d'habitat mobile autonome. Son expérience est relatée ici : https://exploalexandraborsari.wordpress.com/

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Environnement